Sous l’apparat des discours réformateurs et la rhétorique de la modernité sociale, le programme présidentiel « Un jeune, un taxi » s’impose, à l’épreuve des faits, comme l’une des plus retentissantes mystifications économiques de la Transition gabonaise. Sous couvert de lutte contre le chômage, c’est une entreprise d’asservissement économique méthodiquement agencée qui se déploie, livrant une génération entière aux appétits mercantiles de réseaux d’affaires étrangers, avec la complicité active du sommet de l’État.
Un projet présenté comme salutaire, en réalité taillé pour l’exploitation de ses bénéficiaires
Présenté avec emphase par Brice Clotaire Oligui Nguema comme un levier de redressement social, « Un jeune, un taxi » dissimule derrière ses oripeaux philanthropiques un mécanisme d’exploitation d’une froideur mathématique.
Chaque bénéficiaire engagé dans ce programme se voit contraint de verser, après une caution de 1,1 million de FCFA, un paiement quotidien de 20 000 FCFA pendant 900 jours, soit un total de 19,1 millions de FCFA. Or, les véhicules Suzuki Baleno acquis auprès de Luxury Car, société dirigée par l’homme d’affaires libanais Mehdi Keack, affichent un coût estimé entre 13 et 15 millions de FCFA. Dès lors, chaque jeune génère, malgré lui, entre 4,1 et 6,1 millions de FCFA de marge nette pour les promoteurs du projet. À l’échelle des 816 bénéficiaires, ce montage financier représente un profit global oscillant entre 3,34 milliards et 4,97 milliards de FCFA. Un calcul qui révèle la véritable nature de l’opération : non une politique sociale, mais un dispositif d’exploitation économique méthodique.
Une collusion manifeste entre l’État et des réseaux affairistes libanais
Le choix de Luxury Car comme prestataire exclusif, en l’absence de tout appel d’offres et sans la moindre explication publique, dévoile l’étendue d’une collusion institutionnalisée. Mehdi Keack, ancien intime de Nourredine Bongo, a su, à travers des manœuvres obscures, reconduire son influence jusqu’au nouveau pouvoir, évinçant les acteurs historiques du secteur, tels que CFAO, pour mieux s’approprier un monopole économique aussi juteux que honteux.
Taxi Gab, dirigée par Hussein Keack et Hussein Salame, parachève l’emprise de ce réseau d’affaires familial, consolidant ainsi la mainmise étrangère sur un pan entier de l’économie populaire. Ce favoritisme éhonté, loin d’être une dérive isolée, illustre la perpétuation du clientélisme d’État que la Transition prétendait pourtant vouer aux gémonies.
Le renoncement délibéré à la souveraineté économique
Au lieu de mobiliser des instruments financiers souverains — création d’un fonds d’aide à l’acquisition de véhicules via la Caisse de Dépôt et de Consignation, octroi de crédits à taux bonifiés, ou soutien aux initiatives privées nationales —, le pouvoir a choisi de brader la manne économique que représente ce programme à une entreprise étrangère, mue par des intérêts privés et opaques.
Ce choix, s’il fallait encore en douter, procède d’une stratégie mûrement réfléchie de dépossession économique, où l’État gabonais se fait le complice zélé de l’expropriation des ressources et des efforts de sa propre jeunesse, au profit de puissances financières étrangères.
Une opacité soigneusement entretenue pour mieux dissimuler la prédation
À aucun moment, l’administration en charge du projet n’a daigné soumettre à l’examen public les modalités contractuelles liant l’État aux opérateurs privés choisis. Nul appel d’offres, nulle communication sur les coûts réels d’acquisition, nulle transparence quant aux termes de financement : tout, dans la mise en œuvre de ce programme, semble avoir été délibérément conçu pour soustraire les opérations au contrôle citoyen et aux règles élémentaires de la bonne gouvernance.
Cette opacité n’est pas fortuite ; elle constitue l’infrastructure même de la prédation en cours. À l’ombre des discours d’apparence progressiste, c’est une véritable machine de captation économique qui s’est installée, frappant les plus vulnérables et renforçant les privilèges d’une élite affairiste protégée par le pouvoir politique.
Une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la rente et du néocolonialisme économique
Dans un pays où plus de 60 % des jeunes vivent sous le seuil de la pauvreté, où les perspectives d’emploi sont aussi rares que précaires, « Un jeune, un taxi » apparaissait, de prime abord, comme une esquisse d’espérance. Il se révèle être, au contraire, un instrument de leur asservissement : contraints à des versements quotidiens écrasants, exposés aux aléas économiques sans la moindre protection sociale, les jeunes chauffeurs deviennent les rouages anonymes d’une mécanique d’enrichissement cynique.
Chaque journée de travail éreintant, chaque sacrifice financier imposé, ne fait qu’alimenter les comptes bancaires de Mehdi Keack et de ses affidés, dans une logique qui relève moins de la politique de développement que d’une perpétuation raffinée des formes contemporaines du néocolonialisme économique.
Une trahison politique qui scelle une rupture irréversible
En prétendant libérer la jeunesse, Brice Clotaire Oligui Nguema a, en réalité, parachevé son enchaînement. En invoquant la souveraineté nationale, il a acté sa liquidation silencieuse. Le scandale du projet « Un jeune, un taxi » signe la faillite morale du régime de Transition qui n’aura été que la pâle continuation des systèmes de prédation institués sous Ali Bongo.
Aussi longtemps que le pouvoir sera détenu par des élites promptes à monnayer l’avenir du peuple contre l’assurance de leur confort personnel, toute perspective d’indépendance économique véritable restera illusoire. Et la jeunesse gabonaise, cette force vive dont dépend l’avenir du pays, continuera de s’épuiser au service d’intérêts qui lui sont profondément étrangers.
Ainsi se dresse, tragiquement, le tableau final d’une Transition confisquée : celle où l’espoir populaire s’est fracassé contre le mur d’une gouvernance de rapine, aussi cynique que les régimes qu’elle prétendait abolir.
Roger Ndong
